Je le savais
Par Patricia GOYENETCHE le jeudi 7 février 2008, 11:21 - à savoir - Lien permanent
Voici un phénomène courant et très banalisé qui fait de vous l'être le plus prédictif du moment. Il s'agit du biais rétrospectif communément appelé "je-le-savais". Évidence ou rationalisation des connaissances, comme l'écrivait le philosophe et théologue danois Soren Kierkegaard : "la vie se vit vers l'avant mais se comprend à rebours". A la fin de mon billet, nul doute que je ne vous aurai rien appris, car vous le saviez, c'était du bon sens.
Pour comprendre et expliquer ce phénomène rien de tel qu'une bonne expérience. En 1949, l'historien Arthur Schlesinger Jr publia deux volumes sur "The American Soldier" (le soldat américain). Des spécialistes en sciences sociales ont effectué une série d'étude sur les soldats américains ayant combattu pendant la seconde guerre mondiale.
Voici un échantillon de ces interprétations commenté entre parenthèse par Paul Lazarsfeld (1949) :
- les soldats instruits ont connu plus de problèmes d'adaptation que les soldats peu instruits (les intellectuels étaient moins bien préparés que les gens ordinaires au stress de la bataille) ;
- les soldats originaires du Sud ont mieux supporté que les soldats du Nord la chaleur des iles du Pacifique Sud (les gens du Sud sont habitués à la chaleur) ;
- les simples soldats blancs étaient plus désireux que les simples soldats noirs d'être promus au rang e sous-officiers (des années d'oppression viennent à bout de la volonté de réussite) ;
- les Noirs du Sud préféraient les officiers blancs du Sud à ceux du Nord (les officiers du Sud étaient plus habitués et plus habiles à interagir avec des Noirs) ;
- les soldats avaient plus hâte de retourner chez ex pendant les combats qu'à la fin de la guerre (les soldats savaient qu'ils couraient un danger mortel pendant les combats).
Qu'en pensez-vous ? êtes-vous d'accord avec les propos de Paul Lazarsfeld ? Auriez-vous aussi prédit ces résultats ?
Sigmund Freud (1856-1939), père de la psychanalyse, nous dit que notre comportement obéit à une motivation inconsciente. Aussi nous avons un besoin impérieux de justifier nos action et nos croyances, en faisant appel à un processus appelé rationalisation. Le biais rétrospectif est relié au besoin inconscient de justification de la part de tout individu.
Nota : Petite confidence de Lazarsfeld : "Chacun de ces énoncés exprime exactement le contraire du résultat véritable". Mais peu importe, vous auriez aussi considéré que "cela coulait de source".
Et pourquoi pas tenter l'expérience
Si vous souhaitez vérifier ce biais , vous pouvez organiser votre propre expérience. Pour ce faire, donner un résultat psychologique à la moitié d'un groupe et présenter le contraire à l'autre moitié. Ainsi, dites ceci à la première moitié : "Les psychologues sociaux ont découvert que, en amitié, comme en amour, nous sommes surtout attirés par les gens dont les traits diffèrent des nôtres. Le vieux dicton : "les contraires s'attirent", parait-il est juste." Dites la vérité à l'autre moitié du groupe : les psychologues sociaux ont découvert que, en amitié comme en amour, nous sommes surtout attirés par les gens dont les traits sont semblables aux nôtres. Le veux dicton : "Qui se ressemble s'assemble", parait-il est juste. Invitez les gens à expliquer leur résultat respectif. Ensuite, demandez-leur s'il est surprenant ou on. quel que soit l résultat, à eu près personne ne le trouvera surprenant. A fond, y aurait-il un proverbe pour chaque situation ?






Commentaires
Je le savais mais je ne savais pas que je savais.
C'est bien là le problème.
C'est effectivement une sacrée problématique. Mais maintenant que tu sais, cela devrait ne plus poser de problème. Après tout, tu le savais déjà, il n'y a rien de plus logique à ton raisonnement. Ajoute une pincéed'innée et d'acquis, cela devrait t'aider à trouver la solution.

Ce billet est absolument passionnant Patricia ! Avec une petite introspection, je me rend compte qu'effectivement, c'est comme ça qu'on réagit... Et dire que je ne le savais même pas !
Dans le cadre d'une recherche de travail, c'est le genre de comportement que l'on peut facilement rencontrer.
Une réussite à un entretien avec un emploi et l'on court raconter sa méthode. Les premiers mots sont toujours "je le savais". Mais en réalité, au moment de l'action, on n'en sait rien .On prend les informations telles qu'elles nous arrivent et on les traite du mieux qu'on peut. Personne ne peut prédire la réussite ou non.
Merci Patricia pour ce billet.
En lisant Paul Lazarfeld, je ne peux qu'être d'accord avec le Nota! Il me semble que si on lit simplement sur un mode "perceptif" (rapide, sensible, sans analyse) on peut penser "je le savais"; mais à relire, non, du style: les Noirs du Sud préféraient les officiers blancs du Sud plus habitués à interragir avec eux!!!!
Je pense qu'il ne faut jamais oublier de penser! Non
Tu n'as pas tort dans ta démarche. Et effectivement, quoique l'on fasse, il faut aussi penser que le contraire existe. Il suffit pour cela de recueillir tous nos dictons. Ils ont tous leur contraire exact. Comme si cela nous protégeait des erreurs.
Nous suivons notre "bon sens", mais en fait, nous nous leurrons chaque fois. Nous rencontrons ce phénomène de manière très forte en psychologie sociale, où le résultat de nos expériences est souvent intérprété de la sorte. Pourtant, contrairement au "bon sens", nous avons protégé notre recherche et donc on obtient des résultats pas toujours attendu, mais qui trouvera toujours quelqu'un qui l'aura prévu.
Cela n'appartient-il pas également au fait des croyances qui sont en chacun de nous, de notre éducation mais aussi de la façon dont un groupe a la capacité de s'adapter ou pas, de se faire manipuler ou pas, sans compter comme tu le dis sur tout l'inné et l'acquis qui nous prédisposent... Au final, tout cela est très positif : chacun fonctionne de manière unique, ce qui crée la richesse et la diversité humaine...
"La seule chose que je sais, c'est que je ne sais rien" Socrate
Lorsque nous jugeons, nous faisons référence à nos croyances (culture, connaissances, etc.). Dans ce phénomène, nous allons prendre les éléments puis le résultat. Nous procédons alors à un raisonnement inversé. Au lieu de déduire à partir des prémisses le résultat, nous comparons le résultat aux prémisses et remontons jusqu'à trouver les éléments qui ont été pris en compte pour obtenir le résultat. Par conséquent, nous estimons que c'était évident, parce que nous avons la solution (bonne ou mauvaise, peu importe).
Effectivement, Sylve, notre savoir va guider nos réflexions et nous conduire à la différence individuelle. Mais nous fonctionnons tous de la même manière, nous utilisons les mêmes procédés de raisonnement et de déduction. Durkheim, fondateur de la sociologie, avait placé ces lois dans les "faits" qui réunit des groupes, et les a appelé "représentations collectives". La psychologie sociale montre qu'au-delà des faits, il y a des processus qui règlent nos comportements. Ce sont ces flux invisibles qui nous conduisent à certains comportements ou pas.